J’écris cet article comme un coup de gueule suite à une lecture qui m’a un peu énervée et je dis ça parce que je suis polie.

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Je lis régulièrement la revue Sciences Humaines et j’en partage aussi régulièrement des articles sur Facebook, notamment ceux qui concernent l’éducation.

Cette revue a publié en mars un nouveau numéro de sa série « Les Grands Dossiers » intitulé ‘Innovation et créativité – Comment invente-t-on ?’ Titre plus qu’alléchant pour moi, qui depuis quelques mois me trouve immergée dans le monde des start-ups donc de l’innovation et de la créativité tous azimuts (comment ? voir par ici et aussi).

Ok jusqu’ici tout va bien. D’autant plus que l’édito annonce « Innover… contre les idées reçues ».

Et puis je lis le dossier. De la première à la dernière page (oui, j’étais vraiment intéressée). Arrivée à la fin, impression bizarre, déception voire malaise. What !?!

Je n’ai pas compris immédiatement pourquoi et j’ai mis ça sur le fait que j’étais peut-être trop sensible ou que c’était ce moment si particulier du mois… hey, just joking!

Je n’avais finalement pas appris grand chose avec la lecture de ce dossier d’où ce léger ennui, peut-être.

J’ai feuilleté à nouveau le magazine parce que je n’aime pas quand je ne comprends pas. Et là, Bim ! ça m’a sauté à la figure : mais, où sont les femmes ? comme le chantait un certain bellâtre qu’heureusement les moins de 20 ans ne connaissent pas, les chanceux.

Comme je ne veux pas faire juste un billet d’humeur, je vous livre mon analyse personnelle réalisée grâce à un Stabilo et qui n’a donc aucune valeur scientifique, on est d’accord. Je précise que je n’en veux à personne et certainement pas à l’équipe qui a bossé sur le dit-dossier, très bien fait par ailleurs.

Commençons par le sommaire : 20 articles, 3 auteures et une interviewée. 4 femmes donc. Elles sont économiste et professeure, biologiste et chercheuse, sociologue de l’art ou encore, membre de l’équipe rédactionnelle. En termes de contribution au dossier, cela fait donc 20% de femmes. No comment.

Pour trouver le premier nom de femme citée à titre d’exemple dans un article, il faut ensuite lire jusqu’en page 14. Là on apprend que Raymonde de Laroche était la première aviatrice (mais ni ingénieure ni inventeure) et elle apparaît dans une liste d’aviateurs dont on nous dit par la suite que leur intention n’était pas de « disrupter » l’aviation en créant le transport de passagers mais d’accomplir un exploit personnel. Ah. Exit l’innovation.

L’article suivant « Profils d’inventeurs » classe les inventeurs connus ou moins connus dans 6 catégories dont « les génies » ou « les innovateurs-entrepreneurs » par exemple. Vu la taille et la structure de l’article, je n’imaginais pas une seconde qu’il soit exhaustif. Mais là, ô joie de la découverte en page 18, il y a une femme ! en photo même !

Après lecture de l’encadré associé à sa catégorie : rien, on n’apprend rien sur elle… Je rappelle quand même qu’elle est en photo à côté de l’article en question… C’est la légende de la photo qui nous apprendra son nom et ce qu’elle a fait, je copie cette légende en intégralité ici : « Catherine Wable qui a été primée au concours Lépine pour la console de jeu pour malvoyants Odimo ». Ah oui, je ne vous ai pas dit dans quelle catégorie elle apparaît : « les innovateurs amateurs ». Concours Lépine et amateurs. Concours Lépine et amateurs, guys, WTF !? Je crois que ç’est là que j’ai vu rouge (je souligne si besoin était que ce que cette femme a inventé est incroyable, que je l’admire pour avoir concrétisé son idée et que le Concours Lépine c’est très bien et pas le problème).

Je vous rassure, je vais vous épargner le détail des autres articles. Il vous suffira de savoir qu’après cette formidable page 18, il n’est plus JAMAIS question de femmes qui inventent, créent et innovent dans les 60 pages qui restent dans le dossier. Et lorsque 23andMe est citée (p. 48) comme « la société californienne de biotechnologie », il n’est pas précisé que c’est une femme qui est à sa tête en tant que cofondatrice. What for, indeed ?? Oh, il y a bien des noms de femmes qui apparaissent par-ci par-là, parfois juste dans les notes de bas de page (oui, je les lis aussi). Elles sont sociologue, psychiatre, linguiste, pédagogue, économiste, sont dans la recherche, dans l’art ou l’éducation. Cet art de la parcimonie frise parfois l’escamotage : allez voir p. 56, l’article sur les pédagogies nouvelles, où l’identité-même de celle qui a ouvert des voies dans l’éducation alternative est réduite à son seul nom de famille dans l’expression « pédagogie Montessori », sans doute parce qu’il est évident pour tout le monde qu’elle se prénommait Maria ? Deux lignes plus loin, Celestin Freinet a droit à son nom complet avant le verbe « inventer » et dans une tournure de phrase active. Ok, j’arrête, je vois le mal partout.

On cherchera encore mais en vain dans toutes ces pages le nom d’une femme associé au mot « génie » ou un alter-ego féminin à Steve Jobs, qui est lui, sans surprise, convié à ouvrir le bal de l’innovation, en page 6 (je voue quasiment un culte à Steve Jobs, so keep calm and relax).

Alors j’ai cherché (pas plus de quelques minutes) des exemples de figures féminines d’hier et d’aujourd’hui (par ici et ici ou ). Par leur imagination, leur persévérance, leur intelligence et leur inventivité, elles ont fait avancer les sciences, la technologie, la médecine etc. et changé notre vie quotidienne. Si la promesse faite dans l’édito avait été tenue, ces exemples auraient pu aider à briser quelques idées reçues et démontrer que le génie, l’innovation et la créativité ne sont pas une affaire de genre, masculin ou féminin mais bien de reconnaissance, car ce qui n’est pas nommé n’existe pas.

Voilà, ça va mieux en le disant.

Pour le dossier complet (accès payant), c’est par ici.

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